Provenance numérique : prouver l’origine

Pendant vingt ans, la question de l’authenticité s’est posée dans un seul sens : examiner un fichier pour y trouver les traces d’une manipulation. Cette approche a fonctionné tant que fabriquer un faux convaincant demandait du temps, du talent et des outils coûteux.

Ce n’est plus le cas. Le déséquilibre entre le coût de production d’un faux et le coût de sa détection s’est inversé, et il continue de se creuser à chaque génération de modèles. D’où le déplacement en cours : ne plus chercher à démasquer le faux après coup, mais enregistrer l’origine du vrai au moment où il naît. C’est ce qu’on appelle la provenance numérique.

Ce que le mot recouvre

La provenance d’un contenu numérique est l’ensemble vérifiable des informations décrivant son origine et son parcours : d’où il vient, quand il a été créé, ce qui lui est arrivé ensuite, et qui répond de chacune de ces étapes.

Trois éléments la composent, et chacun répond à une contestation différente.

L’origine. Quel dispositif, quel logiciel, quelle personne ou quelle organisation est à la source du contenu.

L’intégrité. La démonstration que le contenu n’a pas changé depuis un instant déterminé, généralement par une empreinte cryptographique recalculable par n’importe qui.

La chaîne. La suite documentée des opérations subies entre la création et la production du contenu, chacune attribuable et datée.

Aucun de ces trois éléments ne s’infère du fichier lui-même. Tous doivent être enregistrés au moment où ils se produisent, sous peine de ne jamais exister.

Pourquoi la détection ne peut pas gagner

Un détecteur apprend les défauts des générateurs qu’il a vus. Chaque nouvelle génération de modèles corrige une partie de ces défauts, et l’écart se reforme. La course est structurellement asymétrique : celui qui fabrique connaît le détecteur, celui qui détecte ne connaît pas encore le générateur.

S’ajoute une catégorie de cas que la détection ne pourra jamais couvrir, parce qu’il n’y a rien à détecter. Une photographie authentique, jamais retouchée, prise à une autre date ou dans un autre lieu que celui allégué, ne présente aucune anomalie. La photographie d’un écran affichant une image générée est une photographie parfaitement réelle. Dans ces situations, l’analyse du fichier est muette par construction, et c’est le contexte d’acquisition qui décide.

Deux familles de réponses, qu’il ne faut pas confondre

La provenance déclarative

Le contenu porte lui-même le récit de son origine, sous forme de manifeste signé inséré dans le fichier. C’est l’approche de la spécification C2PA et de ses Content Credentials.

Elle est ouverte, interopérable et adaptée aux flux éditoriaux. Elle a une faiblesse mécanique : le manifeste vit dans le fichier, donc il disparaît dès qu’une plateforme recompresse l’image, et son absence n’apprend rien puisque la quasi-totalité des contenus n’en portent pas. Nous en détaillons la portée exacte dans notre analyse de la norme C2PA et de ses limites.

La provenance attestée par un tiers

Ici, les éléments de provenance sont produits et conservés en dehors du fichier, par un tiers indépendant de celui qui possède le contenu. Une empreinte cryptographique, un instant établi par une source de temps de référence, un dossier vérifiable séparément.

L’avantage est qu’aucune manipulation du fichier ne peut altérer l’attestation, puisqu’elle n’est pas dedans. La contrepartie est qu’elle suppose un acte volontaire au moment de l’acquisition : il faut avoir décidé de certifier.

Ce que le droit français en fait

La distinction précédente n’est pas seulement technique, elle a une traduction juridique directe.

L’article 1366 du code civil conditionne la force probante de l’écrit électronique à deux exigences cumulatives : l’identification de la personne dont il émane, et l’établissement puis la conservation dans des conditions de nature à en garantir l’intégrité. Ce sont, mot pour mot, l’origine et l’intégrité de la provenance.

Le décret n° 2016-1673 du 5 décembre 2016, pris pour l’application de l’article 1379, va plus loin : l’intégrité d’une copie est attestée par une empreinte électronique rendant détectable toute modification ultérieure, et cette condition est présumée remplie par l’usage d’un horodatage qualifié, d’un cachet électronique qualifié ou d’une signature électronique qualifiée, instruments définis par le règlement eIDAS (UE) n° 910/2014.

Le droit a donc choisi son camp : la provenance qui produit une présomption est celle attestée par un tiers qualifié, pas celle déclarée dans le fichier. Sur le plan méthodologique, la norme ISO/IEC 27037 décrit le même principe pour l’identification, la collecte et la préservation des preuves numériques : le poids de la preuve tient au processus documenté, pas au contenu du fichier.

Où cela change quelque chose, concrètement

Dans les organisations qui produisent la preuve de leur propre activité. Constats de sinistre, visites de chantier, contrôles de conformité, états des lieux : ce sont des contenus dont l’entreprise est la source, et pour lesquels l’origine peut être enregistrée dès la première seconde. La gestion des preuves certifiées conserve l’ensemble.

Dans la vérification de ce qui vient de l’extérieur. Une page, un profil, une publication qui disparaîtra demain. Ce n’est pas la provenance du contenu que vous établissez alors, c’est la vôtre : ce que vous avez consulté, à quelle adresse, et ce que le serveur a répondu. C’est l’objet du navigateur forensique et de la certification de page web.

Dans les chaînes documentaires longues. Quand une pièce passe par plusieurs mains avant d’arriver au dossier, chaque transfert est un point de contestation possible. Une chaîne de conservation documentée à chaque étape retire ce terrain au débat.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la provenance numérique ?
C’est l’ensemble vérifiable des informations décrivant l’origine d’un contenu et son parcours : qui ou quoi l’a produit, à quel moment, et quelles opérations il a subies ensuite. Elle repose sur trois éléments, l’origine, l’intégrité et la chaîne de conservation, dont aucun ne peut être déduit du fichier après coup.
En quoi la provenance diffère-t-elle de la détection de faux ?
La détection examine un fichier a posteriori pour y chercher des anomalies, et elle échoue quand il n’y en a pas : une photo authentique prise ailleurs, ou la photographie d’un écran, ne présentent aucun défaut. La provenance enregistre l’origine au moment de la création et produit une affirmation positive, indépendante des progrès des générateurs.
Les Content Credentials suffisent-ils à établir une provenance ?
Ils y contribuent, dans un flux de travail maîtrisé. Leur limite est que le manifeste vit dans le fichier : il disparaît à la première recompression par une plateforme, et son absence ne signifie rien puisque la plupart des contenus n’en portent pas. Une attestation conservée en dehors du fichier résiste au partage.
Que reconnaît le droit français en matière de provenance ?
L’article 1366 du code civil exige l’identification de l’auteur et la garantie de l’intégrité. Le décret du 5 décembre 2016 précise que cette intégrité est présumée garantie par un horodatage qualifié, un cachet électronique qualifié ou une signature électronique qualifiée. Le droit privilégie donc l’attestation par un tiers qualifié plutôt que la déclaration embarquée dans le fichier.
Peut-on établir la provenance d’un contenu déjà ancien ?
Seulement en partie. Une certification tardive établit que le fichier existait à la date du scellement et n’a pas changé depuis, ce qui est utile mais différent de son origine. La date de création et le contexte initial ne se reconstituent pas : ils devaient être enregistrés au moment où ils existaient.

Enregistrez l’origine, plutôt que de la reconstituer

Avec TrueScreen, chaque contenu que vous produisez ou observez est scellé avec son empreinte cryptographique, un horodatage qualifié et une chaîne de conservation documentée, conservés en dehors du fichier.

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